Quelques réflexions à propos des différences de l’analyse des deux cotés de la manche

Jacques Boushira (S. P. P.)

L'écoute silencieuse des psychanalystes français, avec leurs interventions minimales et leur Intérêt pour les mots, n' a pas fini de surprendre les Britanniques. Pourtant, au sein de leur Société, une petite histoire circule qui révèle des distinctions à faire selon leur orientation: si d'aventure vous écoutez derrière la porte et entendez l'analyste et le patient parler, c'est que l'analyse est kleinienne. Mais, si le patient parle et l'analyste se tait, l'analyse est alors freudienne (dans la ligne d'Anna Freud) et si patient et analyste se taisent, c'est que tous deux vivent une experience, à la manière des Indépendants. Mais l'affaire se complique encore, et bien des nuances sont à apporter, lorsque l'on découvre qu'il est des Indépendants kleiniens et des Indépendants annafreudiens.

En fait, toutes tendances confondues, le silence de l'analyste ,<<à la française>>, continue d'étonner, d'intriguer, quand il ne suscite pas la réprobation, mais il révèle surtout des a priori théoriques divergeant.
Une des questions qui très vite s’impose porte moins sur le fonctionnement de l'analyste que sur une certaine idée de sa fonction auprès du patient. De là, en effet,découle, entre autres, son mode d'intervention et d'interprétation.

Fonction de la parole: celle du patient qui apparaît pour les Britanniques comme un révélé caché à déjouer, à débusquer dans le hic, et nunc de la séance, alors que celle de l'analyste viserait à la fois à contenir une angoisse toujours menaçante et désorganisante et à amener le patient, par Une mise en mots, à prendre conscience des angoisses surgies de l'inconscient, ou plus précisément à en être “averti” (aware). Or, le terme awareness n'opère t il pas un glissement de sens qui situerait la prise de conscience dans un registre quelque peu éloigné de la topique freudienne et de sa dynamique?

Pour le psychanalyste britannique, l'inconscient, inaccessible en tant que tel, se fait connaître par ses effets violents et destructeurs, domageables pour le patient et que l'analyste, par sa présence et ses paroles peut endiguer, contenir. Ainsi, tout silence de sa part, (par absence de paroles ou absence physique pendant les fins de semaines et les vacances) actualise une séparation qui entraîne chez le patient, en proie à des angoisses de séparation et de mort, à des terreurs sans nom, des défenses psychotiques (on retrouve Winnicott, Bion... ). Les paroles de l'analyste, au contraire garantissent la bonne relation à l'objet maternel.

Comment alors faire comprendre que, pour le psychanalyste français, à l'opposé, le silence, s'il n'est pas ressenti comme persécuteur, ne se fait pas complice d'une entreprise néfaste pour le moi du patient, ne conduit pas nécessairement à l'émergence intolérable d'un inconscient dangereux, mais favorise et laisse se déployer (y compris et peut être surtout dans les intervalles entre les séances) un certain travail de l'inconscient? Long cheminement, avec sa part de difficultés inévitables et parfois de souffrances, dont ni le psychanalyste ni le patient ne peuvent être toujours “avertis” (aware). Longue traversée (working through), par la médiation du langage, de la perlaboration psychique.

Comment expliquer que la réaction du patient à une intervention de l'analyste n'est pas nécessairement dans sa réponse immédiate à l'intérieur de la relation (même au sens large de response), mais dans un lent et progressif dévoilement à partir d'une relation transférentielle complexe qu'il n'est pas utile de toujours expliciter?

Si l'analyste britannique, dans sa fonction maternelle, vise à protéger le moi du patient de tout ce qui pourrait l'envahir ou le détruire et à combattre les défense (sado masochiques, ou par clivage, projection, retrait narcissique... ) qui font obstacle à une bonne relation à l'objet la fonction de l'analyste français serait de pouvoir assumer, en leur diversité et à plusieurs niveaux, les différentes figures et représentations mentales issues de l'inconscient et du préconscient du patient,

Ainsi, il est intéressant à cet égard, de voir comment, présenté par son analyste française, un patient névrosé, aux nombreuses et riches associations qui l'amenaient à découvrir, à travers le transfert, des désirs refoulés, insoupçonnés, apparaitrait, contre toute attente, au fil de la discussion, comme un homme menacé de morcellement et de désorganisation.

En revanche, la présentation par l'analyste britannique d'une patiente souffrant de troubles psychosomatiques par exemple , montrait à l'évidence pour les psychanalystes français que l'absence d'angoisse comme lien de communication laissait apparaître l'inefficacité d'interprétations en termes de relation d'objet, alors que se faisaient jour des ruptures de la pensée et ce que les psychosomaticiens français décrivent comme une dépression essentielle.

Échanges, réactions croisées où le désir d'abolir l'angoisse, dans un cas, conduit à voir dans le silence de l'analyste une incitation à la montée de l'angoisse, et où, dans l'autre, la nécessité, au contraire, d'une certaine angoisse fait ressentir les interprétations soutenues du psychanalyste comme insuffisamment propices au lent cheminement du patient ou même parfois comme excitantes. Ainsi, dépassant la confrontation technique ou thérapeutique, l'écoute et la parole de l'analyste plongent aux racines de deux conceptions tant psychanalytiques que culturelles.

C'est ainsi que le fil à tirer n'est pas le même ou encore ne se tire pas dans la même direction et que celui de la sexualité, libérateur et structurant pour les Français, est pour les Britanniques trop excitant et désorganisateur.
Relation d'objet versus sexualité? L'enjeu ne s'inscrit pas dans une opposition aussi tranchée et la notion de défenses (lesquelles, a quel niveau, contre quoi?) est certainement à encore à clarifier.
Déjà, l'abord des états limites offre un terrain d'entente, quand la sexualité aussitôt approchée trouve comme résonance chez le patient la peur de la folie et de la mort. Et la notion structurante et complexe d`homosexualiré primaire, proposée du côté français, - mais, qui reste à reprendre et à approfondir - trouve un intérêt, un écho auprès des Britanniques, dans la mesure où il s'agit à ce niveau, au carrefour de la libido narcissique et de la libido objectale, d'une relation à la mère qui à la fois s'inscrit dans le sexuel et, par un rapport au même, contient l'excitation.